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Inventaire - Cotes :

Biens des établissements religieux supprimés. Ordre de Malte. Volume 1 (XIIe-XVIIIe siècle)

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Cotes
S//4946-S//5113
Date
XIIe-XVIIIe siècle
Localisation physique
Paris

Description

Présentation du contenu

Le fonds du Grand Prieure de France aux Archives nationales

Les innombrables commanderies relevant de l'ordre des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, fondé à la fin du XI e Siècle, et qui, en 1530, prit le nom d'ordre de Malte, avaient été de bonne heure, ou le sait, réparties en provinces, ou langues, Correspondant à des circonscriptions territoriales déterminées. La France renfermait trois de ces langues: celle de France proprement dite, celle de Provence, et celle d'Auvergne. Chaque langue comprenait à son tour un certain nombre de Prieurés auxquels ressortissaient les diverses commanderies du ressort. La langue de France comptait ainsi trois prieurés: le prieuré d'Aquitaine, chef-lieu Poitiers; le prieuré de Champagne, chef-lieu Dijon; et le Grand prieuré de France, chef-lieu Paris. Ce sont les archives de ce dernier prieuré qui se trouvent ici inventoriées.

I Importance du fonds.

Il y a longtemps que l'on a fait ressortir la valeur presque unique du fonds de l'ordre de Malte conservé aux Archives nationales

1 Voir notamment Delaville-le-Roulx, Cartulaire des Hospitaliers Saint-Jean-de Jérusalem, 1899, ni-fol., t. I, Introduction, p. LX à LXXIV.

Cette valeur, il la doit:

1°) A l'étendue et à l'importance géographique, politique et économique de la région à laquelle il se rapporte;

2°) A la haute antiquité des documents qu'il renferme;

3°) A la suite admirable et à peu près ininterrompue que forment ces documents du XII e au XVIII e siècle;

4°) A l'accroissement considérable enfin que valut à ce fonds l'union à l'ordre de Malte des biens et des titres des deux ordres supprimés des Templiers (au XIV e siècle) et de Saint-Antoine-de-Viennois (au XVIII e siècle).

Sur le premier de ces points, l'on sera suffisamment édifié lorsqu'on saura que le Grand prieuré de France s'étendait, du midi au nord, depuis la Loire jusqu'à la mer, que borné aussi à l'ouest par la mer, il dépassant à l'est nos frontières et comprenant presque toute la Belgique. Renfermant les anciens diocèses de Paris, Chartres, Orléans, Meaux, Reims, Troyes, Sens, Auxerre, Nevers, Evreux, Lisieux, Rouen, Sées, Bayeux, Coutances, Laon, Soissons, Nayon, Senlis, Beauvais, Amiens, Cambrai, Arras,

Théronanne, Tournai et Liège, il ne comptait pas moins de cinquante trois commanderies à la fin du XVIII e siècle.

Pour presque toutes ces commanderies nous avons là des documents remontant à leurs origines même. De contemporains de la fondation de l'ordre, c'est à dire de la fin du XI e siècle, je n'en ai point découverts, en original, il est vrai

2 Comme ceux qu'a retrouvés M. Saige qui sont des donations faites à l'ordre dans l'Albigeois de 1083 à 1085 ( De l'ancienneté de l'hôpital Saint-Jean-de Jerusalem, dans Behl-de l'Ecole des Chartes, 1864, p. 552-560).

; mais en revanche beaucoup des titres de telles ou telles commanderies sont antérieurs à l'organisation du Grand Prieuré de France. Cette organisation semble ne remonter qu'à l'année 1178-1179; or nombreuses sont les pièces datées de 1136 (Commanderie de Mont-de-Soissons), de 1140 (Commanderie de Puisieux), de 1152 (Commanderie de Caulours), de 1165 (Commanderie de la Villedieu-en-Dreugesin) etc..., c'est-à-dire d'une époque où les commanderies déjà organisées de la région du Nord se trouvaient relever encore ou prieuré de Provence ou de Saint-Gilles. Et il y a certes là de quoi donner à ce fonds un caractère assez vénérable, si l'on observe surtout, comme je le remarquais, tout à l'heure, que de ces dates reculées jusqu'au XVIII e siècle il ne présente pas de trop notables lacunes.

Mais ce qui achève de donner aux archives du Grand prieuré de France un intérêt considérable, c'est que dans ces archives sont venues se fondre celles de deux ordres inégalement célébrer, mais riches et puissants tous deux; celles des Templiers, à la suite du don fait par Philippe le Bel en 1311 aux Hospitaliers d'une partie des biens des chevaliers du Temple; celles de l'ordre Saint-Antoine de Viennois à la suite du rattachement, opéré en 1778, de cet ordre à celui de Malte. Heureuse réunion en somme qui a peut-être sauvé ces archives de la destruction et qui double, triple, devrais-je dire, la valeur du fonds de Malte, puisque c'est presque uniquement avec ses archives que l'on arrivera, comme l'a entrepris un érudit moderne, à reconstituer ce qui nous reste des titres du Temple

3 M. le marquis d'Albon réunit les éléments d'un cartulaire des Templiers depuis de longues années déjà.

, et que là aussi l'on doit retrouver les plus intéressants documents qui nous ont été conservés sur l'ordre de Saint-Antoine de Viennois.

II Les archives du Grand Prieuré de France des origines à la Révolution

Si en dépit des Fortunes diverses en courues par lui au XIX e siècle et que j'exposerai plus loin, le fonds du Grand Prieuré de France est ainsi aujourd'hui encore en un état de conservation bien rare, il faut reconnaître que c'est avant tout aux soins de ses premiers possesseurs que nous le devons. De très bonne heure les Grands prieuré se préoccupèrent des archives des commanderies de leur ressort et veillèrent activement à leur garde, leur entretien et leur classement. Les archives furent d'abord, sans aucun doute, conservées dans chacune des maisons qu'elles intéressaient, le Grand Prieuré ne possédant que les pièces d'ordre général ou d'administration de la circonscription. Aussi loin que nous puissions remonter nous trouvons ces archives du Grand prieuré déposées dans la maison de l'Hôpital Saint-Jean-de-Latran. Mais en même temps que nous constatons l'existence de ce dépôt, nous nous rendons compte des efforts des Grands prieurs pour en augmenter l'importance, pour y amener et y centraliser le plus possible les titres des Commanderies.

Au chapitre provincial de 1457 il est "derechet et comme aultrefoys fait commandement à tous commandeurs que tous ceux qui auront aucuns privilèges touchant la communauté, dedans l'assemblée prochaine les apportent."

4 MM 33, fol. 14 v°

Et il est à croire que déjà le premier appel avait été entendu et que même beaucoup de titres intéressant telles ou telles commanderies étaient conservés à Paris, puisqu'à cette même date de 1457 le Chapitre charge "le Frère Jehan Morant de faire inventaire des privilèges, chartres, et lettres, estans dedans la tour de l'hôpital Saint-Jehan, touchant tant le commun trésor, comme les commanderies en particulier... pour iceux enregistrer et mettre en ordonnance en escript, en nu livre authentique".

5 Heid

Plus expressément encore est indiquée l'oeuvre de centralisation des Grands prieurs dans le compte rendu du chapitre de 1470. Là apparût très clairement leur intention d'être finalement les seuls détenteurs de tous les titres des commanderies de leur ressort.

"Ordonné est, est-il dit dans le procès-verbal, ordonné est par Monsieur et tous Messieurs estans au chapitre que frères Anthoine d'Abancourt et Jehan Cosette visitent les privilèges, Chartres et bulles de la Religion, ensemble toutes lettres d'acquisition et aultres appartenant à plusieurs maisons et commanderies, estans en la tour de Saint-Jehan, et icelles lettres [fassent] trier et mettre particulièrement es grands aulmaires qui sont en ladite tour, et soient mises en layettes bien et seurement, et ne soient baillées aucune desdictes lettres à quelque commandeur que ce soit s'il ne baille lettre en promettant par icelle soubz son scel au seing manuel, d'icelles rendre et restituer pour remettre en son lieu".

6 MM 34, fol 21 v°.

Ce n'est donc pas, comme ou l'a dit, au milieu du XVI e siècle et sur l'ordre du Grand maître Claude de la Sengle que les archives des diverses commanderies commencèrent à être réunies au chef lieu du Prieuré; et il est à croire que l'ordonnance de ce Grand maître ne fit que confirmer et consacrer officiellement une règle qui existait déjà alors, au moins dans le Grand Prieuré de France.

Les choses étant ainsi organisées et la centralisation des archives une fois pour toutes assurée, il ne restait plus, sauf les habituels rappels à l'ordre envoyés aux commandeurs pour obtenir d'eux des versements réguliers, - qu'à veiller à la conservation et au bon classement de ces archives. A cela nous voyons s'intéresser constamment les Grands prieurs et les Chapitres. Conservation et bon ordre etaient d'ailleurs chose essentielle: les archives recevant continuellement les visites des commandeurs de province venus pour consulter les titres de leurs commanderies, il importait qu'ils pussent vite et aisément accomplir les recherches qui les amenaient.

En 1579, c'est de la sûreté du local des archives que s'occupe le chapitre provincial du mois de juin. "Sur la requeste, expose le procès-verbal, de Messieurs de Sours, d'Orléans et quelques autres commandeurs de ce prieuré; disans que souventes fois quand ils vont en la tour de Saint-Jehan de Latran où sont les tiltres de leurs commanderies, ils sont empeschez et incommodez par ceulx qui tienaient le logis du commandeur dudit Saint-Jehan, le chapitre a ordonné que en la porte entrant en la vis de la dite tour du costé du logis dudit commandeur seront mis deux crochets de fer sûrement attachez en sorte qu'on n'y puisse entrer de ceste part, et que la porte qui est au pied de la dite vis sera ouverte et réparée si besoing est, en sorte qu'elle soit assurée, et en icelle mis une ou deux Serrures bonnes et valables."

7 MM 41, fol. 72 r°.

En 1616, on délibère sur l'aménagement définitif de la salle des archives, où dorénavant chaque commanderie devra avoir son armoire distincte où seront enfermés ses titres.

8 MM 42, fol. 178 v°-179 r°.

Le chapitre de 1617 édicte, lui, un réglement de communication des documents. "Voulant, en effet le dit Chapitre pourveoir à l'advenir que les tiltres des commanderies soient plus soigneusement resserrez et conservez en l'archive", il défend que "les originaux d'iceulx puissent eltre delà tirez, ains par copies, compulsoires, ou bien en cas de nécessité soulez bons gages d'or ou d'argent suffisants pour se ressouvenir de les y rapporter, dont sera fait notte à la consignation desdits gages envers le gardien des clefs dudit Archive".

9 Hoid, fol. 181 r°.

A cette date de 1617 il semble n'y avoir à la "tour Saint-Jean" qu'un gardien des clefs. En 1637 on se décide à nommer un archiviste et à faire commencer un classement général. Etant nécessiare, dit la délibération capitulaire du 2 novembre, «qu'il soit faict ellection d'un homme fidèle et capable pour, avec un chevalier ou deux, visiter et mettre par ordre tous les papiers et titres concernant les commanderies qui sont dans les archives de Saint-Jean de Latran... Messieurs de l'Assemblée ont ordonné que tous les commandeurs, qui ont titres dans leurs commanderies, ayant à les apporter dans lesdites archives, affin qu'ils soient mis par ordre avec les autres titres qui se trouvent dans icelles archives, et le tout par maistre Pierre Coguel, avocat en Parlement, choisi pour ce sujet, ayant esté reconnu capable par le travail qu'il a fait depuis quelques années touchant l'inventaire du Grand prieuré.»

10 MM 42, fol. 326. - L'inventaire fait par Coguel est probablement celui qui etait coté autrefois S* 5544 et qui est un déficit. - Il etait daté de 1632. - Un autre inventaire, daté de 1632, aussi est celui de la Com ie de Bourgoult (S* 5885); mais je ne suis s'il est l'oeuvre de Coguel.

Il est vraisemblable, toutefois, que le s r Coguel ne travailla pas avec acharnement, puisqu'en 1663, l'on cherchait de nouveau un homme instruit et expert aux «vieilles escriptures» pour lui confier les archives de l'ordre. On en avait alors particulièrement besoin, car la place manquant à Saint Jean de La trou, et le service augmentant sans cesse, l'on venait de décider le transfert des ces archives dans la Tour du Temple. La chose ne fut d'ailleurs executée qu'en 1665 sous la direction du sieur Poye

11 MM 44, fol. 39 v°, 46 v°, 67. - Cf. H. de Curzon, la maison du Temple à Paris, 1888, in-8°, p. 230 et suiv.

, mais à partir de cette date des habitudes d'ordre plus rigoureuses, une plus sévère organisation furent imposées à la direction du dépôt. En 1669, le s r d'Aisy, avocat au Parlement, et employé aux Archives, commence un relevé général des fonds et en 1671, la rédaction d'inventaires de détail est enfin décidée.

12 MM 45, fol. 18, 62.

Ce n'est que de 1730 environ que date, cependant, l'effort le plus suivi et le plus systématique qui ait été tenté et réalisé d'un classement définitif des archives du Grand prieuré. En 1731, exactement, une délibération du chapitre provincial ayant constaté la nécessité d'une réorganisation complète du service des archives et cette délibération etant revenue dûment approuvée par le Grand maître en 1736, on s'occupe dès lors activement de mener l'oeuvre à bien. On conserva la fonction de garde des archives à un nombre de l'ordre, mais on décida de lui adjoindre d'une façon permanente et officielle un commis «qui ferait l'analyse de toutes les pièces, qu'il rangerait ensuite par liasses et par ordre de date dans l'armoire de chaque commanderie». On résolut de plus que deux chevaliers de l'ordre seraient chargés de la haute direction et de l'inspection fréquente des archives et qu'à intervalles réguliers, ils auraient à présenter au Chapitre leurs rapports sur la situation de ces archives et l'avancement des inventaires.

13 M 25.

Il paraît que ce travail d'inventaire fut assez vite entrepris, puisqu'en 1738, cinq répertoires de pièces étaient achevés, ceux des commanderies de Villedieu-en-Dreugesin, d'Oisemont, de Lagny-le-Sec, de Coulommiers et d'Abbeville.

Bien que deux de ces inventaires nous soient parvenus (celui de coulommier = S* 5863, et celui d'Abbeville S* 5970), nous ne savons pas par qui ils furent rédigés, et je constate, d'après un texte de 1766, qu'à cette date déjà ou en avait dans l'ordre perdu le souvenir.

Nous sommes mieux renseignés sur les inventaires établis depuis. En 1739 en effet fut nommé commis des archives un certain Nicolas Jacquemin lequel rédiger 27 inventaires nouveaux

14 Ceux de commanderies de la Ferté-Gaucher, de Bretteville-le-Rabel, du Bourgoult, de Baugis et Carvel, de Villedien-la-Montagne, de Villedien les Bailleul, de Trouyes, de Sainte-Vautourg, de Saint-Etienne-de-Renneville, d'Orléans, de Choisy-le-Temple, de Loison, de Mompas, de Laon, de Hautavesnes, de Fontaine-sous-Montdidier, de Fieffes, d'Eterpigny, de Chanu de Caulaurs, de Bault et Meslan, de Loigneville, du Saussoy, de Chevru, de Valcanville, de Saint-Jesu-de-Latran.

et avec un soin et une intelligence que ne purent qu'imiter ses successeurs Doligé (1754-1766) qui a son tour en confectionne 8,

15 Ceux des commanderies de Sommereux, de Saint-Maulvis, de Reims, de Vaumois, de Beauvais-en-Gâtinois, d'Etampes, de Saurs et Arville, de Saint-Jean-en-l'Ile.

et Claude - Pierre - René Poirier de Laubré, qui acheva le travail.

Ces inventaires, dont quelques uns sont encore aux Archives nationales

16 Par exemple les inventaires de Baugis et Carval (S* 5345), de Villedieu-les-Bailleul (S* 5512), de Choisy-le-Temple (S* 5551), du Saussay (S* 5776), de Saint-Jesu-en-l'Isle (S* 5749-5751), d'Eterpigny (S* 5969), de Launay (S* 6017)

, dont d'autres (des copies executées probablement pour les commandeurs de diverses commanderies) sont, conservés aujourd'hui dans certaines de nos archives départementales

17 Par exemple l'inventaire de la commanderie de Saint-Etienne de Renneville aux archives d'Evreux (H 1693-94); l'inventaire de la commanderie de Laon, aux archives de l'Aisne (H 1742), rédigés tous les deux par Jacquemin.

, ces inventaires, dis-je, furent tous établis sur même plan. On classa les pièces de chaque commanderie par liasses et suivant l'ordre topographique de les possessions, en maintenant bien entendu intacts tous les dossiers d'affaires ou de procédures; chaque liasse reçus ensuite un numéro d'ordre, et dans chaque liasse, pièces au dossiers reçurent à leur tour un sous-numéro. Chacune de ces indications fut reproduite sur l'inventaire en face des analyses des liasses, pièces et dossiers.

Ces travaux de classement et d'inventaire très soigneusement exécutés étaient d'ailleurs soumis à une inspection vigilante de la part des commissaires nommés aux Archives. Ceux-ci prirent bientôt l'habitude de se faire remettre des rapports annuels par les archivistes et de vérifier tous les ans l'état d'avancement des inventaires. Nous avons conservé quelques uns de ces rapports et de ces procès-verbaux d'inspection: ou est bien surpris en les parcourant d'y découvrir des idées que l'on croit tout à fait modernes sur le classement des archives, le respect des fonds, les récolements fréquents et minutieux, les réintégrations de documents, les réglements de communication, l'installation matérielle des dépôts, toutes choses qui ne font que nous confirmer l'interêt que porte toujours à ses archives le Grand Prieuré de France

18 M M 25, et S 5256, liasse 10.

.

III

Le fonds du Grand-Prieuré de France au XIX e Siècle.

Pendant les premières années de la Révolution et même après la suppression de l'ordre de Malte, les archives du Grand Prieuré demeuraient dans la tour du Temple et conservèrent l'ordre parfait et définitif qu'elles avaient reçu. Mais lorsqu'au 10 août, on décida l'emprisonnement de Louis XVI et de la famille royale dans la tour, l'on déménager en grande hâte le dépôt de ces titres précieux, et ce fut là le commencement de leurs infortunes.

Tout fut jeté provisoirement pêle-mêlé dans «un corridor dont le toit était ouvert en plusieurs endroits». De ce fait un assez grand nombre de pièces furent gâtés au détruites par la pluie, et aujourd'hui encore il n'est pas rare de voir des documents tomber en poussière et s'effriter sous les doigts à la suite de l'humidité qui les a pourris.

Deux ans seulement après on se décida à transporter cet amas de pièces au Louvre. Elles furent là du moins à l'abri des éléments. Mais les hommes commencèrent alors sur elles leur oeuvre destructrice. En fructidor an IV, ou commença par «distraire de ces papiers 1500 livres environ pesant de mémoires, factures, procédures et arrêts qui furent envoyés au pilon»

19 F. Ravaisson, Rapport au ministre au nom de la Commission du 22 avril 1861, p. 358, 360.

. - L'énumération est trop vague pour qu'on puisse excuser ou blâmer ces destructions.

Ce qu'en revanche il est impossible de ne point regretter ce sont les dépécements dont, depuis cette date et depuis même son entrée aux Archives nationales jusqu'au milieu du XIX e siècle, fut victime ce fonds du Grand Prieuré de France. Dans moins de 60 ans, il a été démembré 5 fois et cinq fois ses dépouilles ont servi à créer ou à enrichier les fonds les plus différents de nos Archives nationales.

La première opération, - en date au moins, - qui ait été pratiquée sur lui, et qui doit être le fait du Bureau de Triage, est la scission en deux parties qui en fut faite, les registres ayant été retirés et mis à part des liasses, entre lesquelles ils figuraient auparavant sous le même numérotage. Si cette opération eût été accomplir avec méthode, les résultat n'en auraient pas sans doute été bien désastreux. Mais d'une part, elle ne fut pas complète et raisonnée, beaucoup de registres étant restés insérés dans les liasses, d'autre part les cotes d'un grand nombre de ces registres ayant été la cérées au effacées, l'on ne peut souvent aujourd'hui fixer que très approximativement dans le classement de chaque commanderie la place qui leur avait été primitivement assignée.

La création de la série dite Monuments historiques par le même Bureau du Triage a été l'occasion d'un nouveau bouleversement dans le fonds qui nous occupe. Alors ont été retirés de ce fons tous les actes émanés des rois de France; Je dis tous; c'est une manière de parler, car là encore le départ ayant été fait superficiellement, tous les inconvénients de l'opération sont demeurés entiers alors que les avantages qu'elle aurait pu avoir de restaient nuls.

Les mêmes observations peuvent être faites sur les versement opéré à la même époque dans la série dite des Monuments ecclésiastiques (série L) des bulles de pape retirées de tous les fonds d'abbayes, d'églises, d'etablissements religieux et en particulier et toujours du fonds du Grand Prieuré de France.

Enfin malgré l'obscurité qui enveloppe les origines de la série M ( Mélanges historiques), origines qui seraient intéressant à étudier, car cette série est bien sans conteste la plus composite des Archives, je ne crois pas me tromper en supposant que c'est encore au Bureau de triage que doit remonter la constitution dans cette série d'un «fonds de l'ordre de Malte» comprenant seulement en principe des pièces «d'administration générale et de régime intérieur» et qui toutes proviennent d'un nouveau démembrement des archives du grand Prieuré.

Bien que d'une façon moins absolue et systématique les successeurs du Bureau des Triage suivirent trop souvent les errements de leurs devanciers. On peut excuser encore Pavillet, chef de la section historique, professeur à l'Ecole des Chartes, d'avoir pris dans les archives de Malte beaucoup des pièces qui lui servirent à constituer les cahiers, dits Cahiers paléographiques (destinés à donner des modèles de lectures aux élèves de l'Ecole des Chartes), qui encore aujourd'hui sont à leur disposition. Mais il est d'autre «distractions» qui sont trop voisines de nous pour être absoutes et que rendent inexcusables les nouvelles règles qui, lorsqu'elles furent opérées, triomphaient déjà en matière de classement d'archives.

«La seule bonne et véritable méthode en cette matière écrivait M. Bordier en 1855, est le classement par fonds, c'est-à-dire celui qui consiste à réunir en un tout homogène et à coordonner seulement entre elles toutes les pièces qui appartiennent ou qui ont appartenu à une même corps, à un même établissement ou à une même personne.... C'est à l'application de cette méthode le rationnelle que vraisemblablement tendront de plus en plus les travaux qui s'exécutent dans nos archives».

20 H. Boudrir, les Archives de la France, Paris 1855, in-8°, p. 51-52.

Eh! bien, comment expliquer après cela le nouveau coup porté en 1857-58 à la série qui nous occupe par le retrait qui en fut fait de tous les dossiers au parties de dossiers relatifs aux justices locales du Grand Prieuré de France et qui furent incorporés de gré ou de force à la série Z 2 pour y grossir le fonds des justices seigneuriales. Irréparable démembrement qui eut pour résulter non-seulement de découronner le fonds de Malte, mais de disjoindre et de disloquer des dossiers de procédures et d'affaires qu'il serait aujourd'hui presque impossible de reconstituer.

La dernière d... erreur dont souffrit enfin cette malheureuse série n'a même pas l'excuse d'avoir été inspirée par un principe faux. Elle résulta de la plus étrange conception. A peine l'opération dont je viens de parler s'achevait-elle, qu'on résolut de retirer des dossiers contenus dans chaque carton toutes les pièces antérieures à 1400, pour les placer en tête de ces cartons, en des chemises portant comme simple indication: n os 1 - 10, n os 11 - 20, n os 21 - 30 etc... Les dossiers, qu'avaient pu respecter les premiers «classificateurs» du fonds, furent ainsi, à leur tour, disjoints, leurs liens coupés, leurs pièces disséminées, et il n'y eut plus à ce moment aucune autre injure à infliger aux archives du Grand Prieuré de France.

IV

Essai de reconstitution du fonds du Grand Prieuré de France

Lorsque le classement de ces archives me fut confié, j'ignorais par quelles vicissitudes elles étaient passées, et j'en commençai le rangement et l'inventaire suivant l'ordre qui me paraissait le plus indiqué, l'ordre topographique. J'eus la bonne fortune de me rencontrer sur ce point avec les archivistes eux-mêmes de l'ordre de Malte, et je m'en aperçus bientôt à ce détail, que mon classement se trouvait correspondre à peu près exactement à des numéros et à des cotes placés au dos de chaque pièce au dossier et qui y avaient été inscrits de la main de ces archivistes. Dès tous le plan général de mon travail était fixé: je n'avais qu'à rétablir l'ordre primitivement établi par Jacquemin et ses successeurs.

A chaque instant toutefois en cette oeuvre de reclassement, je constatais le déficit de pièces ou de dossiers. Peu à peu je fus amené à les rechercher dans les séries où on les avait transportés (séries K, L, M, MM, Z 2). Un travail fait par notre ancien et éminent collique M. Eugène Zelong sur le fonds de la Sorbonne m'offrit un exemple que je me décidai à imiter. Je ne devais pas bouger à reconstituer matériellement le fonds dont l'inventaire m'etait confié en y réintégrant les dossiers et les titres qui en avaient été retirés. Il eût été de trop grave conséquence de modifier des cotes auxquelles tant d'auteurs déjà s'étaient référés. Mais je pouvais rétablir sur le papier au moins l'ordre ancien, et c'est à quoi je me résolus, en indiquant en face de chaque dossier manquant au même de chaque pièce manquante en quelle série se trouvaient actuellement ces articles, et en remplaçant en même temps dans les cartons pièces au dossiers de ce genre par des fiches permanentes de renvoi à la cote sous laquelle ils sont aujourd'hui inscrits 1. Je ne me dissimule pas sans doute les lacunes et les imperfections d'un travail que de nouvelles découvertes de documents peuvent chaque jour amener à compléter ou à modifier, mais je ne crois pas ou moins que le plan en puisse être jamais critiqué.

V Intérêt du fonds.

Au fur et à mesure que j'avançais dans mon inventaire du fonds du Grand Prieuré de France, les démembrements qu'a subis ce fonds m'apparaissaient comme d'autant plus déplorables qu'il était au moins aussi un par la nature de ses pièces que par son classement.

Presque tous les documents qu'il renferme tout en effet des titres de propriété ou des pièces de procédure qui ont aujourd'hui un intérêt géographique, topographique et économique bien plutôt qu'historique. Au point de vue topographique je signalerai seulement, après seul d'autres, la valeur du fond des commanderies du Temple et de Saint-Jean de Latran pour l'étude de l'ancienne topographie parisienne, et au point de vue économique la belle série de baux du XIII e au XVIII e siècle que contiennent les cartons de beaucoup d'autres commanderies.

Au contraire, si l'on met à part la série des registres où sont transcrits de 1335 à 1790 les délibérations des chapitres et du Conseil (MM 28 à 88) et les cartons placés en fin de série qui contiennent les papiers de quelques baillis et commandeurs les seuls documents qui aient pour l'histoire de l'ordre un intérêt réel sont les procès-verbaux de visites du Grand prieuré de France (S* 5558 à 5573), procès-verbaux qui ou bien, comme celui du Temple en 1664, contiennent de curieuses descriptions des divers séjours de l'ordre à Paris, ou bien, comme les procès-verbaux de visites des commanderies de province, nous restituent assez bien le cadre où vivaient les commandeurs de commanderies isolées, nous décrivant en détail, au XVIII e siècle surtout, la physionomie extérieure et l'aménagement intérieur des petits châteaux au manoirs qui, flanqués d'une chapelle et de bâtiments d'exploitation tout proches, formaient l'ordinaire demeure des commandeurs. Malheureusement à part le mobilier des églises et des chapelles, qui fait toujours l'objet d'une assez longue énumération, les meubles des commanderies ne sont en général inventoriés dans ces procès-verbaux que d'une façon assez sommaire. Il est vrai qu'y figurent seulement "les meubles d'Etat", c'est-à-dire les gros meubles appartenant à l'ordre et jamais les meubles personnels des commandeurs.

L'inventaire de la Commanderie de Bretteville-le-Rabet, en Normandie, donnera l'idée du mobilier mis ainsi par l'ordre à la disposition de ses représentants. Il se composait dans cette commanderie, dit le procès-verbal de visite de 1785, de:

"Un vieux tonneau de goo pots, une crémaillère, deux landiers, une pincette, un gril, une poële, une marmite en fer, une petite chaudière de cuivre, trois assiettes d'étain, trois plats usés, une broche, une léchefrette, une friquette, une table et une armoire fermant à clef, une table à manger.

"Un baldaquin et rideaux de siamoise, deux matelas, une paillasse, une courte-pointe pareille aux rideaux, couverture de laine, trois rideaux de siamoise pareils au lit et aux fenêtres, une table à tiroir fermant à clef, une commode à quatre tiroirs deux grands et deux petits fermant à clef, deux miroirs, deux fauteuils de tapisserie, six chaises de canne, deux chandeliers de Cuivre argentés, avec mouchettes, un treversin, un oreiller, douze serviettes, trois nappes et trois paires de drap de maîtres, deux nappes de cuisine et douze torchons.

"Un bois de lit en chêne, une paillatte, un matelas, traversin, couverture, et une petite table couverte d'une toile cirée et à tiroir."

21 S* 5570.

Mobilier bien modeste et pourtant assez cossu si on le compare à celui de beaucoup d'autres commanderies où on ne trouve que l'essentiel et où il est rare de trouver du superflu, une bibliothèque par exemple. Dans le procès-verbal de visite de la commanderie de Baugis j'en découvre bien une; mais sait-on de quoi elle se compose? Des Privilèges de l'ordre, d'un Traité des Bois, de l' Histoire des Empereurs, en italien, de l' Histoire des guerres civiles par Davila, des Viaggi de la Marchese, de l' Historia venetiana, livres oubliés là sans doute par hasard et qui ne devraient être qu'une bien insuffisante ressource littéraire.

Documents intéressants en somme, ou le voit, que ces procès-verbaux de visite, trop secs et trop concis malheureusement pour qu'ils puissent suffire à nous renseigner sur cette vie qu'il serait si curieux de ressusciter, la vie des anciens commandeurs en leurs commanderies.

Pierre de Vaissière.

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